Des «Mariannes noires» au Festival de films de la diaspora africaine (Fifda)

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RFI : La Marianne est le symbole de la République. Que symbolisent vos « Mariannes » noires ?

Mame-Fatou Niang : Nous avons déjà eu plusieurs projections aux États-Unis, à San Francisco, à New York et à Chicago. La première question est souvent : pourquoi ce titre ? Une spectatrice intriguée et un peu excédée nous a demandé : pourquoi accoler cet adjectif « noir » à un symbole de la République qui est censée être neutre ? Officiellement, la République n’a pas de race, pas de couleur. Et je trouve cette question assez symptomatique d’un mal que j’ai essayé de pointer dans mon documentaire. Car la République a une couleur. Marianne a une couleur depuis sa création. Le buste de Marianne est représenté par une femme blanche. Et elle a déjà été représentée par une Ukrainienne. Il est intéressant que le fait de vouloir accoler l’adjectif « noir » puisse déranger. Puisqu’elle est censée de ne pas avoir une couleur. Mais le blanc n’est pas neutre. C’est une couleur. Et il faut accepter de poser ce tabou républicain. Dans les faits, on se rend compte que cette égalité n’existe pas. Et cela pose des problèmes qui ne sont pas adressés, parce que nous n’avons pas le vocabulaire, les mots, pour discuter de ces choses.

Mariannes Noires réunit sept portraits de femmes : la danseuse-chorégraphe hip-hop Bintou Dembélé explique que la danse est pour elle un « placébo » pour cacher une plaie. Aline Tacite, du salon de coiffure Boucles d’Ébène, compare la suppression des coiffures afro à la suppression d’une identité. Et la réalisatrice Alice Diop révèle d’avoir perdu en 2008 pendant un certain temps littéralement sa voix, sa langue française, après les attaques du président Nicolas Sarkozy contre la double nationalité. Quel est le point commun entre ces femmes ?

C’est une chose que je voulais vraiment montrer dans le documentaire. Il ne s’agit pas d’une expérience noire en France. Ce n’est pas l’expérience des Noires de France. C’est une expérience de femmes noires en France. Donc, je voulais montrer l’éventail de nos expériences et de nos parcours. Malgré cette diversité d’approches, ces femmes avaient une chose en commun : un ensemble de barrières structurelles qui se manifestaient par des questionnements identitaires. Elles partageaient toutes une communauté d’expériences qui avait trait au fait d’être noire.

Une question que vous posez dans le film n’a pas reçu de réponse : quelle est la représentation de la femme noire en France ? Toutes les sept femmes sont restées pratiquement sans voix face à cette question.

Sans voix est vraiment le mot. On a posé la question à toutes les sept femmes. Si je mets tout bout à bout le temps qu’ils ont mis à me répondre, on a une séquence de 3 minutes 24 secondes. Donc à sept, ils ont mis 3 minutes 24 secondes pour sortir une réponse qui, souvent, n’en est aucune. Dans le film, on a essayé de montrer ce vide qui est pour moi un silence extrêmement bruyant disant quelque chose d’extrêmement fort : on est là, c’est ma place, on est extrêmement visible, littéralement visible, mais invisible. Mais cette invisibilité va s’atténuer. Il y a beaucoup d’initiatives qui sont mises en place par une nouvelle génération qui se dit : je ne suis plus de là-bas, je ne suis pas forcément d’ici, mais on va se construire un entre-deux.

La réalisatrice Isabelle Boni-Claverie dans « Mariannes noires » de Mame-Fatou Niang et Kaytie Nielsen. Fifda 2017

Pour montrer cette diversité et arriver à une visibilité, est-ce que le principe de l’universalisme prôné en France est un handicap ? Faut-il introduire des statistiques ethniques en France ?

La question de l’universalisme est soulevée par toutes les sept femmes. Lorsqu’on dit que Marianne ne peut pas être noire, parce que Marianne est neutre, alors la conséquence est d’« invisibiliser » les autres. L’universalisme à la française a montré ses limites. Il ne fonctionne pas. Et même pire : elle a contribué et contribue encore à faire disparaître des pans entiers de contributions et d’histoires de personnes qui sont françaises. Donc, je suis absolument pour les statistiques ethniques, pas pour instaurer des systèmes de quotas, mais parce qu’il faut un langage. On n’a pas de mots. Dans la recherche, on est obligé d’emprunter des mots américains, alors que nous ne sommes pas du tout dans la même réalité et l’histoire que les Anglo-Saxons.

Vous avez fait votre doctorat aux États-Unis où vous êtes actuellement enseignante-chercheuse à la Carnegie Mellon University. Aujourd’hui, dans les États-Unis de Trump et de Charlottesville, quel est le problème de la Marianne noire aux États-Unis ?

J’étais extrêmement surprise lors des projections organisées à New York et Chicago que les séances ont joué à guichet fermé, avec un public qui avait entendu parler du film à travers des réseaux sociaux. Les gens étaient très étonnés de découvrir dans le film que la France avait les mêmes problématiques que les États-Unis par rapport à l’acceptation des minorités. Parce qu’aux États-Unis, on a encore une image de la France très café-Champs-Élysées-macarons. Le choc était très fort aussi pour les Afro-Américains pour qui Paris avait cette saveur d’un lieu où les poètes et les artistes de la Renaissance de Harlem [mouvement de renouveau de la culture afro-américaine pendant l’Entre-deux-guerres, ndlr) ont pu briller, à un moment où ils étaient rejetés par l’Amérique ségrégationniste. Pour eux, Paris est l’endroit où l’on peut se développer en tant qu’artiste noir américain. Et puis ils se rendent compte que les mêmes questionnements se posent aussi à Paris.

Aux États-Unis, la cathédrale nationale de Washington a décidé mercredi dernier d’enlever deux vitraux représentant des sudistes qui, à l’époque, avaient lutté contre l’abolition de l’esclavage. Que cela signifie pour vous ?

Depuis les événements de Charlottesville, je trouve extrêmement intéressante la manière dont l’Amérique semble tout d’un coup découvrir des choses dont une partie de la population a parlé toute sa vie. Et c’est à peu près la même chose qui se passe en France. Quand je faisais mon doctorat, j’habitais à côté d’un collège qui s’appelait Lee-High. Dans les réseaux sociaux, beaucoup disaient : pour un Noir, d’aller à un collège nommé Lee-High, c’est comme demander à un juif d’aller en 2017 à Hitler-High… Depuis Charlottesville, l’Amérique s’en rend compte qu’elle a vénéré ou fait des statues ou des vitraux qui constituaient une remémoration extrêmement douloureuse pour une partie de la population. Avec l’excès qu’on connaît aux États-Unis, on réagit d’une manière extrêmement violente, les statues sont déboulonnées… Je pense que cela doit faire écho ici. On doit se poser la question par rapport à certains noms de rue, certaines statues… Pas pour effacer l’histoire, comme dit Donald Trump et les républicains aux États-Unis, mais pour se rappeler que l’histoire n’est pas seulement l’histoire d’une partie de la population, mais une histoire commune.

Aline Tacite de Boucles d’Ébène dans « Mariannes noires » de Mame-Fatou Niang et Kaytie Nielsen. Fifda 2017

Mariannes noires, de Mame-Fatou Niang et Kaytie Nielsen, projection au Fifda ce samedi 9 septembre à 17h25 au Cinéma La Clef, suivie d’un débat avec la réalisatrice.

Festival international de films de la diaspora africaine (Fifda), du 8 au 10 septembre, à Paris.
 

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